A Jean-Philippe Thoze

 

 

Une ouvrière de Jean-Philippe Thoze

Jardin de Balata –

A Jean-Philippe Thoze.

Tu as coulé des lacs agités de couleurs sur la pente des mornes,

Brossé de vivantes ondulations

Comme autant de vagues pour rejoindre la mer,

Et s’y fondre.

Comme autant de sursauts pour rejoindre le ciel,

Et s’y fondre.

S’y confondre et s’y distinguer.

Tu as creusé le ciel du jardin de tes rêves

Tu travaillais pour le ciel,

Aidais le doigt du créateur à parachever son œuvre.

Tu as porté ici-bas la table de nature, ici-bas la table, l’autel des résurrections.

Que les cyclones s’écartent de ta terre tombale !

A peine expires tu que déjà tu Respires

Tu deviens, par-delà l’au-delà, l’esprit gardien des jardins de ta cathédrale.

La nature exhalera l’encens de ses dévotions vers toi qui l’a tant aimée,

Tant adorée.

Alors que nous pleurons, le chant crépusculaire des hamadryades célèbre par son souffle ta venue.

Elles écarteront les chérubins et leur épée,

Ouvriront pour toi, en grand, les portes d’Eden.

Là-haut, un travail à ta mesure et tes rêves t’attend.

De tes doigts,

Ici-bas, fais couler sur la pente des mornes un peu des essences éternelles

Qui désormais se plient à ta loi.

 

Le Paradis est une œuvre inachevée : pour toi, le travail est éternel.


Etienne Lallement

5 décembre 2017


Macabou – La Martinique

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Pour qui sait percevoir, l’ombre des Kalinagos enveloppe, et pour toujours, la terre de Macabou. Éradiqués par l’arme blanche, les amérindiens migrateurs ont su ancrer leurs fantômes face au vent caraïbe.

Le chemin est rugueux. C’est un chemin de croix de fer.  Il mène à la chapelle des gens de mer . C’est un chemin de pierres tombales. Il mène à l’horizon où frissonnent les vagues. Les stations sont autant de sépulcres décharnés où chacun enterre ses amertumes, ses regrets, ses colères ou ses rêves. Ici point de décor, pas de Véronique, ni de Simon de Cyrène.  A chacun d’y apporter une partie ou tout de lui-même pour y revivre ou s’enterrer.

En symbole de la vie qui s’arrête un jour, une montre gît sur la pierre où la croix épouse un rayon de soleil. L’ ombre du crucifié nous alerte de la fuite éperdue des heures. Quelques lumières divines se sont éteintes sous les assauts conjoints des embruns et du vent. Leur cylindre de verre nous rappelle qu’une flamme, il y a peu, se dressait dans un effort ultime pour tenter d’échapper à la mèche, à la cire, au monde des vivants.  Comme pour faire écho aux dalles bétonnées des stations chrétiennes, des tumlus de pierres dressent leur caillasse en équilibre précaire.  Le païen défit-il le chrétien. Le païen s’unit-il au chrétien dans une cérémonie commune, une synergie des fois.

Après avoir gravi le modeste golgotha, nous dévalons. La chemin est malaisé, mais les quelques risques valent la chandelle. Nous plongeons dans la végétation, nous nous écartons des cactus,  évitons les mancenilliers, bientôt un sous-bois de campêches nous recueille et nous protège et s’écarte soudain pour laisser s’arrondir sous le soleil de midi la grande anse Macabou au sable blond. Au loin, des hennissements parcourent la plage, nous rappelant que l’humanité est à deux pas. Les cavaliers disparaissent sous la frondaison. Le silence reprend tout son royaume troublé seulement du clapoti des ondes ondulant sur la plage. Un cimetière de conques. Le calcaire des coquillages désertés craque sous nos pieds. L’ardeur du soleil nous repousse sous les branchages. Quelques centaines de mètres à l’ombre végétale et de nouveau l’aride savane nous prend sur son sentier. Au loin, la petite chapelle ou patenotrent les marins, leurs femmes et leur famille crane sur son tertre écrasé de chaleur. Un honorable crabe, troublé par nos pas dans son sommeil de mi-journée,  s’enfuit dans la verdure grasse.

Chapelle et croix

Égratignent  le ciel.

Les embruns, de la foi,

Élèvent larmes et kyrielles

Vers les agneaux de nuages qui paissent dans l’azur

L’océan est le seul bénitier

Digne

De l’homme de la mer !

 

Etienne Lallement

7 juillet 2016

 

Jardin de Balata – La Martinique

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La mer, ici, n’est souvent qu’un souvenir diaphane perdue dans les vapeurs océanes ou la brume au long cours. Quelquefois, par chance, depuis les ponts de cordes jetés d’arbre en arbre, nous la devinons rompre son lien d’azur avec le ciel, mais, bientôt, nous la percevons estomper ses nuances comme par pudeur sous la caresse d’un soleil timide. Quelquefois, quelques rares fois, quand l’astre s’embrase, alors elle se libère de ses voiles arachnéens et s’offre alanguie, jamais indécente, au caresses du rivage.

Le coeur de Balata palpite à nos pieds. Les palmes protectrices, accrochées à leur stipes, déclinent leur verdure . Les cascades saguines des flamboyants incendient les parterres monochromes où l’homme s’affaire. Il lui faut, ici, composer sans trahir. Il lui faut, ici, aimer. Il lui faut, ici, communier. Il lui faut, ici, se laisser dominer par l’amante nature et par quelques savantes parades et cours assidues l’amener à s’offrir dans toute sa splendeur.

La nature est inconstante. Son humeur versatile. Chaque jour, le spectacle diffère. Chaque jour, elle souffle chaque fleur comme autant de paraisons.

Inlassablement, l’homme hésite, invente… et la nature crée. L’homme pourrait créer, mais encore il ignore ou veut ignorer sa qualité divine et tâtonne des esquisses au fusain du vivant.

Les parterres chatoient et ondulent sous les baisers du vent.

Les roses de porcelaine s’étirent et s’inclinent. Les Alpinias éclairent notre passage à la flamme pourpre de leurs bractées.

Les Anthurium turgescent épanouissent leur aile lustrée blanche, rose ou rouge dans le sillage des souffles.

Le Russelia s’épanche en pluie de corail, en hémorragie végétale.

Les Oiseaux du paradis tendent et ouvre leur bec pour un concert sans voix, un hymne des couleurs.

La curie des fiers Balisiers tend vers le ciel ses calices d’or ou de pourpre et recueille la rosée du matin ou quelques larmes des sanglots du ciel.

La famille des Bromelias prend ses quartiers d’été, accrochée à quelques souches stériles. Les colibris sont ses hôtes et se désaltèrent en son coeur.

La reine de Malaisie habillée de rubis et couronnée d’or s’incline, humblement, sur notre passage tandis que les éphémères Hibiscus entonnent un hymne au soleil de leur trompette de soie qui décline le spectre de l’or au sang.

Le Bougainvillée nous aguiche par ses couleurs, nous rebute par ses épines, nous console par un feu d’artifices.

Le Jasmin nous captive de l’essence enivrante de ses étoiles terrestres.

Les Nénuphars s’épanouissent au bain tels des nymphes antiques.

La canne d’eau salue notre départ de son mouchoir de dentelle.

 

A l’ombre du Carbet, la lave végétale

Bouillonne

Accouche d’un Eden aux essences vitales.

Ici, Jean-Philippe Thoze

Esquisse et ose

Et brouillonne…

La Vie

 

Etienne Lallement

Le 1 juillet 2016

 

 

 

VALAIKAPPU

Nous nous sommes pliés avec grâce au rituel de Valaikappu

Nous nous sommes pliés avec grâce au rituel de Valaikappu

Suresh avait insisté pour que nous venions participer à Valaikappu.Son épouse est enceinte de 7 mois de leur premier enfant et cette cérémonie est d’une importance capitale pour le jeune couple.

En effet, cette cérémonie est réputée porter chance à la femme enceinte ainsi qu’à son bébé.

Dès notre arrivée, le futur papa nous offre le petit-déjeuner à l’Indienne, puis tout le monde monte sur le toit terrasse. La future maman est assise sur une cathèdre  et tous l’entourent. On dépose à ses pieds des présents composés de corbeilles de fruits, de friandises ou de boissons. La cérémonie n’est menée que par des femmes. Celles-ci, chacune leur tour, vont imprimer sur le front de l’épouse le bindu de kum-kum, bénir d’un imposition des mains ou d’une aspersion de riz. Ensuite, elle passe à chacun des bras un bracelet de verre coloré. Ces bracelets vont tintinnabuler aux avants-bras jusqu’à accouchement à chaque geste de la mère. La coutume veut que cette musique cristalline éloigne les démons de la future mère et de son enfant. Cela permettra, aussi, à se dernier de percevoir in utero chaque mouvement de la femme qui le porte. Le papa de la future mère lui passe deux bracelets en or. Seule la bénédiction par le riz est permise aux quelques hommes présents: je ne m’en prive pas.

La cérémonie achevée, le repas de fête est servi à tous. Il est essentiellement composé de 9 riz différents ou plutôt de 9 préparations à base de riz aux épices variés déposés sur une feuille de bananier.

Chacun étant rassasié, la future maman fatiguée, son mari rassuré, tous, ayant reçu un cadeau, reprennent le cours de leurs activités habituelles.

Auroville, Matrimandir…

Auroville. 8h30 du matin. Le lieu n’est pas encore envahi par des touristes poussés par de simples curiosités. Combien sommes nous? 40 ou 80? Qu’importe! Les quelques rares conversations sont feutrées, inaudibles. Pas d’ordre ni de consignes. Un recueillement naturel nous pénètre. Il ira crescendo.

Nous pénétrons dans une salle de projection.

« Auroville n’appartient à personne en particulier, Auroville appartient à toute l’Humanité dans son ensemble. ». La voix grinçante de la Mère,  nonagénaire lors de l’enregistrement, griffe l’espace et fait taire les derniers chuchotements. Le film, le deuxième depuis hier, nous met en garde: on n’entre pas ici en curieux, en touriste, en paparazzi.

L’expérience nous prouvera que c’est le Matrimandir qui nous pénètre.

Un bus nous emmène à quelques centaines de mètres de notre objectif. Nous nous libérons de tout ce qui nous encombre, ce qui nous faisait encore ressembler à des touristes.

Un guide nous fait asseoir sous une frondaison. Sans élever la voix, il nous conte Auroville, nous introduit à ce que nous allons vivre dans l’heure qui suit.

Ensuite la procession s’aligne vers la boule aux mille facettes. Nous abandonnons nos chaussures sur une déclivité qui nous fait glisser vers une porte. Elle nous aspire dans l’inconnu. Nous pénétrons dans un monde tout entier de marbre blanc, de silence absolu, de recueillement. Nous gravissons une spirale en plan incliné. Lentement. Les murs s’enchevêtre de triangles et se colorent de rose. Nous voyons dans l’épaisseur des murs, de l’eau couler. Sans bruit. Étrange. L’épaisse moquette absorbe le bruit de nos pas.

Une porte. Petite porte qui nous permet de pénétrer dans le Saint-des-Saints, le centre de ce vaisseau « intercrocosmique ». Le microcosme et macrocosme doivent ici, plutôt que nulle part ailleurs, se fondre et se confondre.

Chacun prend place, qui en lotus, qui à genoux, qui en tailleur, qui simplement le menton sur les genoux. La porte se ferme;

Le silence. Ici, pour qui sait écouter, peut entendre son âme.

Un énorme cristal cristallise nos regards sur le centre de ce temple circulaire aux douze colonnes de marbre blanc. Ici de nouveau tout est blanc immaculé. Un seul rayon de soleil renvoyé de l’extérieur par la magie d’un héliostat, traverse et irise la sphère cristalline.

Concentration. Méditation.

Deux petits éclairs nous avertissent: c’est fini. Déjà. Hors du temps, le temps passe très vite. Nous reprenons cette fois la spirale descendante. Lentement, sans un mot. Nul n’a envie de parler.

Nous sortons par la base. Nouveau centre de méditation. Un lotus de marbre blanc aux pétales descendants, forme une fontaine d’eau pure ruisselante. En son centre un second cristal reçoit en son centre le même rayon solaire qui traverse la chambre du milieu.

Concentration. Méditation.

Un signe discret. Il nous faut laisser la place. D’autres pèlerins vont nous succéder. Nous pourrons revenir. Nous reviendrons.

La maison Tamoule

Pénétrer dans Pondichéry, c’est plonger dans le ventre d’une cité indienne populeuse, exubérante, colorée, bruyante et sale.

Puis, tout à coup, ayant franchi la double voie que forment Ambour salai et Gingee salai cernant à l’étrangler un canal aux eaux verdâtres et nauséeuses, Pondichéry, la blanche, la française, nous éblouit. Ici l’atmosphère s’est immobilisé depuis 1956 quand le comptoir français choisit dans la plus grande indifférence métropolitaine, d’intégrer la nation de Gandhi, le Mahatma, la Grande-Âme.

Ici on devrait parler français. C’est l’une de cinq langues officielles du territoire, mais les textes précisent que dans un soucis de compréhension la plus large, l’anglais sera utilisé. Il est de plus en plus difficile de trouver des francophones dans la ville. Les seules que nous rencontrons sont à genoux, priant et chantant, au pied d’ un ostensoir rayonnant dans l’église de Notre Dame des Anges.

L’atmosphère du quartier français a gardé quelques encrages dans le quartier Tamoul. Ainsi la rue Calve Subbraya Chetty aux curieux mélanges indo-français. Au milieu de la rue, une galerie d’art somnole. Un marchand de journaux français nous convainc que notre langue, ici, n’est pas tout à fait morte.  Et la maison Tamoule.

Cette dernière, engluée dans cette voie mi-terne mi-glauque mais paisible, s’est comme recroquevillée en elle-même et a laissé à la rue une triste façade.

Il suffit de franchir le porche. Bientôt tout s’éclaire. Ou presque, car ici tout est en demi-teinte et en demi-mesure. Celui qui cherche, en ce lieu, le luxe, le confort et les normes du XXIème siècle, ne peut que fuir. L’opulente maison s’est figée depuis le XIXème siècle. L’installation électrique est plus récente: les tableaux de bois et les interrupteurs de bakélite témoignent des années 40 et 50 du siècle dernier. Les exploitants ont cédé aux exigences de notre temps et fait installer « la clim » et « l’écran plat ». Trahison! Hérésie!

Un bon de deux siècles en arrière mérite, oblige à un abandon à des us, coutumes et confort qui ne sont plus les nôtres. Les exploitant ont voulu préserver un cadre hors du temps avec un mobilier qui ferait frémir plus d’un antiquaire. Ici la colonne Tamoule supporte tout par la résistance de ses bois précieux.

Au détour d’un couloir, j’ai cru discerner l’ombre d’un Kipling ressuscité, venu écrire ici quelques contes fantastiques, romans ou nouvelles à l’abri de l’enfer de la ville. Il doit se morfondre ou se désespérer, ne pouvant que constater que les fils de ses fils ne soient pas encore devenus des « Hommes ».

Ici les photos sont plus belles que la réalité, mais la réalité est à la hauteur de nos rêves, de nos nostalgies, de notre envie d’écrire, nous aussi, notre « Livre de la Jungle » ou « La plus belle histoire du monde ». Rudyard – nous pouvons l’appeler ainsi, nous sommes désormais si proche – s’est, peut-être penché sur ce même bureau de bois sombre où, audacieusement, j’ai osé poser mon livre et une bouteille d’eau! Ou, peut-être s’y est penché Gérard de Nerval venu ici, ayant, au combien dépassé saint Jean d’Acre pour poursuivre son « Voyage en Orient ».

Cette maison est faite pour que l’esprit vagabonde, que le rêve se transcende.

Ne nous en privons pas.

Fiat Lux: la lumière jaillit de l’obscurité

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Kanchipuram est l’une des 7 villes sacrées de l’Hindouisme.

Ancienne capitale de la dynastie des Pallava, entre le VIème et le VIIIème siècle, la ville conserva son titre et sa renommée sous les règnes des autres familles Dravidiennes: Chola, Pandya et Vijayanagar.

Si une lumière certaine jaillit des temples de pierres ou de sable, une autre plus mystérieuse, plus envoûtante, plus émouvante encore resplendit des ateliers des tisserands. Par la magie de doigts habiles héritiers de siècles de pratique et de transmission, sur des métiers antiques, surgit la sublimation d’œuvres commencées par la nature. La soie dompte la lumière dès sa sortie d’ateliers sombres et glauques. Dans les ventres obscures des masures, la gestation et le travail sont longs. L’artisan-magicien se penche sur son métier dix heures par jour de dix heures de travail à la seule lueur blafarde de néons poussiéreux. Ici, Sûrya ne pénètre pas. Il ne jouera avec les fils d’or et de soie qu’à l’achèvement de l’Oeuvre. Du chef-d’oeuvre. La soie parsemée d’or reçoit alors la lumière comme une eau baptismale qui l’offre à la vie. Qui l’offre à l’envie.