Un Weekend Ordinaire en Martinique

« Mais, tu ne t’ennuies pas trop en Martinique ? » La question m’a été maintes fois posée.

Laissez-moi vous conter deux jours de février.

Samedi 15. Matin calme. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages. 28°. De mon côté, je réagis à quelques messages, puis je continue la lecture de « La vocation de l’Occident » de Louis Lallement. J’entends déjà votre question : c’est non. Celui-là était moine Chartreux. Je précise « moine » pour certains enclins à croire que l’auteur eût pu être de la gent des « raminagrobis »!…et surtout pas « de la gente » ! Encore ai-je entendu sur une radio réputée pour sa culture en France, un éminent (?) spécialiste du langage affirmer que la faute était tellement courante qu’elle finirait, finira par devenir la règle !… Tant pis pour les vieux cons !

Mais, revenons à mes moutons. Evitons de friser la divagation. Errance de scripteur !

Béa cultive son jardin toute la matinée. De cet exercice de méditation, elle récolte deux premières tomates et un fraise…exercice de concentration et de patience.

Ce même jour – le samedi 15 pour ceux et celles qui auraient déjà oublié – dès 13h45, nous rejoignons la plage de Madiana pour nous immerger dans le carnaval et ses plus de 2 500 « carnavaleux ». Nous nous laissons emportés par cette canalisation des libertés les plus déjantées. La liberté n’est qu’un mythe enraciné, un rêve antalgique. Cette fête est organisée par le club Rotary de Schoelcher au bénéfice de l’accompagnement des enfants souffrant de troubles DYS, troubles spécifiques cognitifs, troubles de l’apprentissage.

Démarrage du défilé depuis la plage de Madiana

Bientôt nous dépassons la foule car nous devons participer à une veillée funèbre. Un détour par la maison pour changer de tenue. Quand même ! Un autre petit détour pour prendre un ami et nous filons vers Le Marigot, commune située au nord de La Martinique. Nous prenons le chemin le plus court par monts et par vaux !!! Nous reviendrons par la côte : deux fois plus long en kilomètres, mais en deux fois moins de temps, et plus en sécurité !

La maman d’un co-pain vient de décéder.

Veillée funèbre.

Nous avons pu, Béa et moi, constater que le « funèbre » caribéen n’est pas le « funèbre » métropolitain. Ô combien.

Après plusieurs expériences et réflexions…

Les Français « européens » se réunissent autour du défunt. Les mines sont compassées. Les propos de pures formes, bredouillés et sans doute nuancés, quelque peu, d’un brin d’hypocrisie ne servent qu’à combler les silences : tentative ultime quoique vaine, de dissiper la gêne. Le mort et la mort tiennent la vedette…et les regrets aussi. De facto, l’exclusion est de rigueur. Le défunt et nous les sursitaires ne sont déjà plus du même monde. Pas encore ! Le bateau a largué les amarres. Les mouchoirs des plus proches sont trempés. Les autres se pressent pour quelques affaires urgentes…Certains rouleront « à tombeau ouvert » pour une rapide « circumambulation »autour d’un cercueil scellé, un sourire grimaçant de compassion et le dépôt d’une piécette pour les plus généreux. Il faut satisfaire aux règles de la politesse, de la tradition ou conjurer un sentiment de culpabilité.

En Caraïbe, le défunt fédère. Mort et vivants communient. La foule se presse et défile devant le cercueil de verre. Une phrase revient souvent : « C’est bien elle ! », « C’est bien lui ! ». Nous avons même entendu : « Il a fait du beau travail ! » pour célébrer l’œuvre du thanatopracteur. Une petite prière. Un petit geste. Quelques paroles feutrées. Les plus compassés garnissent un cordon de siège en guise de garde d’honneur et bordent l’ambulation.  Passé nonchalamment ce passage obligé, chacun se fond dans la foule, souriant de retrouver celle-ci ou celui-là. Les sourires s’échangent. On salue. On embrasse. On découvre un ou une telle qu’on ne connaissait que par ouï-dire, par relations interposées. Les verres et les petits pains quittent les plateaux qui zigzaguent emportés par des mains distraites ou attentionnées. Les « exilés » de la famille fraîchement atterris, retrouvent pour l’occasion et leur terre et leur peuple Chacun se réjouit de cette « ré-union ». L’ambiance est bon enfant. Tous ont gardé leurs habits du jour.  Le ciel est, comme souvent en Martinique, clément. Les regroupements se font à l’extérieur. Tout à coup, d’une parcelle de l’espace, un chant de voix de femmes s’élèvent, cristallisent les ferveurs jusqu’alors restées discrètes. Des voix d’hommes s’y joignent en grave catimini. Insouciants, des enfants fendent la foule en « trompe-la-mort ». En ce lieu, la vie reste la plus forte.

Le lendemain. Célébration religieuse. La petite église adventiste de Dominante ne peut accueillir tout le monde. Les femmes sont coquettes. Pour la famille, elles portent le chapeau ou la coiffe. Les tenues siéraient pour un mariage. Pour une fête. La mélodie des Mornes s’élève à chœur déployé : sublimes voix. La mélodie reviendra ponctuer la cérémonie jusqu’à l’inhumation. Soliste ou chorale apportent l’émotion que , seul, le deuil ne pourrait commettre à ce point. Dans le cimetière, lotissement couleur lumière, quelques mots de témoignages, des prières, des chants et une fanfare qui termine son récital, se muant en jazz-band : « oh when the saints go marching in ! ». Armstrong et Nougaro chantent dans ma tête.

C’est ainsi que nous avons quitté Manroro (enregistrement « live » dans le cimetière)

« Armstrong, un jour, tôt ou tard,
On n’est que des os…
Est-ce que les tiens seront noirs ?
Ce serait rigolo
Allez Louis, alléluia !
Au delà de nos oripeaux,
Noir et Blanc
Sont ressemblants
Comme deux gouttes d’eau
 »

Je colle aux basques des musiciens pour quitter la résidence « post-mortem » avec « vue sur mer ». Je quitte des connaissances en leur disant : « A la prochaine ! ». C’était un dimanche. Nous nous revîmes le mercredi suivant pour un autre « Au revoir » au François.

J’ai connu en métropole des fêtes plus tristes. Ici la tristesse est discrète, voilée de convivialité sincère.

Fis ceux qui se gaussent de la foi simple du charbonnier. Le Martiniquais dans sa grande majorité est « religieux ». Cela le rend plus résistant face aux aléas de la vie. Brandissant l’étendard de la laïcité, y mêlant par excès, pêle-mêle, athéisme, anticléricalisme, matérialisme, se faisant fort de sortir de son contexte le cri de Nietzsche – « Dieu est mort » – le métro-européen se trouve bien dépourvu face aux aléas de la vie. Déconstruire sans reconstruire n’est que ruine de l’âme et de l’esprit.

Si l’ordre doit sortir du chaos, il appartient à l’humanité de construire son avenir. Et non pas le « reconstruire ». Pour le moment, les iconoclastes ne me proposent « rien » si ce n’est réfutations et consumérisme désespérant. J’entrevois bien quelques balbutiements de-ci, de-là, mais les fruits seront pour les enfants des enfants de nos enfants.

Le chemin ne sera pas facile, mais j’ai confiance. Des épreuves autrement plus difficiles ont été surmontées par l’Humanité!

Nous ne sommes que des semeurs, mais semons !

Etienne Lallement – 27 février 2020


Pillage de sépulture…

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Pour ouvrir une parenthèse dans ma lecture des auteurs martiniquais, j’ai entamé un livre signé Guy Deloeuvre intitulé « Jean d’Ormesson – Les bons mots ». offert par ma petite sœur Thérèse.

L’essentiel de l’ouvrage est la retranscription in extenso (?) des prises de paroles de l’auteur décédé. Discours d’accueil. Discours de deuil. Ici s’arrête tout l’intérêt du livre. Le reste est décousu, assemblage de bric et de broc. De tout évidence, la rédaction est bâclé dans la précipitation. L’émotion du moment de deuil devait en faire un succès. Un gros tirage. Il fallait faire rimer d’Ormesson avec pognon. L’académicien méritait une autre oraison funèbre que les accents cupides d’un folliculaire. On ne s’improvise pas Bossuet. N’est pas d’Ormesson qui veut. Encore qu’ici cette volonté fait défaut.

Etienne Lallement

photo de la couverture du livre qui porte pour référence: Printed in Poland by Amazon Fulfillment Poland Sp.zo.o, Wroclaw. – montage photographique et détourage par In Pixio Photo Clip 7

R-éveil au seuil du sépulcre

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Une formule dit: « Cherche et tu trouveras« . Il est quelquefois inutile de chercher. Les êtres et les choses viennent à nous. J’avais envisagé de quitter le flux des œuvres de Patrick Chamoiseau pour retourner vers les mots de Césaire ou quelque autre antillais laissés en suspend… Mais, le hasard qui n’existe pas en a décidé tout autrement.

Je pénétrais dans une officine qui s’est parée du titre d’« Ananda, l’oasis de la connaissance« . Ananda fleure bon l’Inde et me réveille une tralée de souvenirs. « Sat, Chit, Ananda. »

Entre une méthode Yoga et l’art de la conjuration par je ne sais quels grigris, onguents ou invocations, trônait une pile de « Chamoiseau ». Je complétai mes achats. Je retournai un exemplaire gansé de vermillon et la lecture de la « quatrième » écarta la promesse que je n’avais faite qu’à moi-même.

Une semaine suffit à infuser l’oeuvre. le magasin vend des encens et chaque page imprégnée exhale des fragrances orientales et sacrées. Une odeur de célébration parfume la lecture d’un opus consacré à la mort.

Pas de tragique. Par de larmoiement. Les effluves de la mémoire. Les phéromones du passé. Émotions du présent avec un rien de détachement.

Autour de Man Ninotte que le souffle a quitté, la vie d’une famille, la vie, l’histoire, les histoires d’un peuple. Tous se dévoilent dans leurs grandeurs et leurs faiblesses. Catharsis fleurissant en oeuvre littéraire. Maïeutique dé-livrant l’orphelin. Ceci n’est pas une fiction. Un auteur « fait » son deuil de sa « manman ». Humain.

Quel cadeau pour moi qui vis en Martinique depuis plus de trois ans et ne veux être assimilé mais vivre comme un poisson en mer créole. Livre important pour qui veut toucher l’art du vivre caribéen en ses racines, ses enchevêtrements « rhizomiques ».

Mes lectures font naître souvent des musiques en fond d’écran de mon imagination. A la lecture de « La matière de l’absence« , j’entendais la Symphonie Pastorale de Beethoven. Je ne veux savoir pourquoi. Elle s’interrompait de quelques mesures que déjà dans la béance du silence s’infiltrait la trompette de Miles Davis. Je sais pourquoi.

Etienne Lallement – 27 mars 2018

D’Ormesson, Hallyday….

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Angoisse et goutte d’huile !

Que de bruit. La mort fait du bruit ou plutôt le cause.
Dans l’espace de vingt-quatre heures deux hommes cessent de vivre et la vie de beaucoup est bouleversée. Chacun s’exprime, en folliculaire se transforme, pour parler d’êtres qu’il n’a pas connus. En effet, il n’en connait que des images fabriquées dans les chaudrons bouillonnants des médias et jamais tamisées, à quelque niveau que ce soit, d’un quelconque esprit critique. De quelconques propositions divergentes pour ajuster son jugement.

Et même : dans les gardes rapprochées, ami ou ennemi peuvent-il, déjà, être objectifs ?

Mais en fait, le fidèle-adorateur ou l’iconoclaste ne recherche pas la pluralité des opinions. Il lui est servi le film de son rêve, le voile de ses illusions, et il refuse toute atteinte au scénario.

En fait, l’humain fabrique ce qu’il veut croire et s’y accroche comme un naufragé au radeau de la Méduse. Là est le frêle esquif de sa survie, de son espoir. L’être a besoin de certitudes comme autant d’étais à la charpente de ses fragiles convictions. Et gare à celui qui sèmera le doute et l’angoisse.

Il dresse, pour ses besoins, sa vie durant, des autels à des idoles qu’il a lui-même engendrées. Combien de croyants religieux de tout courant, d’incrédules, combien d’anticléricaux, combien d’athées sincères sont devenus « idolâtres » en contradiction de leurs propres affirmations ou négations.

A ces idoles, l’humain transfère son ego. Il vit par procuration. Il cultive son opium. Il rêve sa vie. La vie dont il ne sait pas tirer la quintessence. Personne ne lui a jamais appris, car il fallait faire bien d’autres choses de sa vie.

« Jean d’Ormesson possédait le talent et l’esprit qui me faisait défaut. » n’avoue pas l’un.

« Johnny Hallyday menait la vie de paillettes dont je rêvais et rêve encore. » avoue l’autre des étoiles plein les yeux.

Chacun est dans l’erreur, dans l’erreur commune, de croire que « certains » sont plus indispensables que d’autres.

Le plus humble d’entre nous a une responsabilité majeure dans l’existence, un rôle à « accomplir », une mission à « jouer » tout aussi importante que ceux qui crèvent l’écran. Personne ne nous en persuade. Tous sont dans le doute et la culpabilité refoulée. Convaincre serait humilier.

De temps en temps, une serrure a besoin pour bien fonctionner d’une simple et minuscule goutte d’huile. Sans huile, l’oxydation s’installe et bientôt l’huis le plus lourd est condamné. Qui se soucis de l’huile en regardant la porte s’ouvrir et se fermer.

Sachons, humblement mais fièrement, être des gouttes d’huiles pour permettre l’ouverture en grand et sans grincement des portes dans la vie. Invisibles mais indispensables. Sachons être mille choses encore…

Mais sachons « ETRE ».

Et comme disait Monsieur de La Fontaine trop vite écarté de notre éducation :

« Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde : 
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
 »

 

…et s’il me faut être goutte d’huile, que je sois efficace dans ma mission : une huile essentielle.

Et que, grâce à nous, s’ouvrent les portes !

Etienne Lallement

8 décembre 2017

 

 

 

A Jean-Philippe Thoze

 

 

Une ouvrière de Jean-Philippe Thoze

Jardin de Balata –

A Jean-Philippe Thoze.

Tu as coulé des lacs agités de couleurs sur la pente des mornes,

Brossé de vivantes ondulations

Comme autant de vagues pour rejoindre la mer,

Et s’y fondre.

Comme autant de sursauts pour rejoindre le ciel,

Et s’y fondre.

S’y confondre et s’y distinguer.

Tu as creusé le ciel du jardin de tes rêves

Tu travaillais pour le ciel,

Aidais le doigt du créateur à parachever son œuvre.

Tu as porté ici-bas la table de nature, ici-bas la table, l’autel des résurrections.

Que les cyclones s’écartent de ta terre tombale !

A peine expires tu que déjà tu Respires

Tu deviens, par-delà l’au-delà, l’esprit gardien des jardins de ta cathédrale.

La nature exhalera l’encens de ses dévotions vers toi qui l’a tant aimée,

Tant adorée.

Alors que nous pleurons, le chant crépusculaire des hamadryades célèbre par son souffle ta venue.

Elles écarteront les chérubins et leur épée,

Ouvriront pour toi, en grand, les portes d’Eden.

Là-haut, un travail à ta mesure et tes rêves t’attend.

De tes doigts,

Ici-bas, fais couler sur la pente des mornes un peu des essences éternelles

Qui désormais se plient à ta loi.

 

Le Paradis est une œuvre inachevée : pour toi, le travail est éternel.


Etienne Lallement

5 décembre 2017


Petit garçon…

p1000956-001Petit garçon que nous ne connaîtrons pas, tu a pris une place immense dans notre vie. Pas une journée sans penser à toi et déjà t’aimer.

Nous pressentions tes cris. Nous entendions déjà tes rires. Nous imaginions tes sourires…

Et puis, tout s’arrête. Tu t’arrêtes.

Huit mois au « chœur » de ta mère auront-ils été inutiles? Tant d’espoir en vain?

Qu’importe ce que tu aurais pu être, ce que tu aurais été. Mais si brève qu’aie été ton existence, tu nous donnes une formidable leçon de vie.

Qu’est-ce que la vie?

Un mystère insondable. Une aventure que nous croyons maîtriser, mais qui reste notre maître. Nous rêvons d’être et devenir, mais déjà le destin nous rattrape. « Nous ne savons ni le jour, ni l’heure ». L’égalité face à la vie n’est qu’utopie. Nous prenons le temps de vivre, mais de vivre comment? Nous voulons ignorer que nous ne sommes que feuilles en automne et que le moindre zéphyr nous arrachera de la branche. De l’arbre.

Alors, petit garçon, redis nous de ne pas gaspiller notre vie. Répète par ton silence que nous sommes fragiles et n’avons pas de temps à perdre. Ressasse à nos esprits que l’être doit effacer le paraître. Qu’être n’est pas avoir.

Nous avons été ce que tu fus. Nous serons ce que tu es désormais. Tous!

Imprime en qui sait lire, une leçon de vie.

Désormais, tu fais partie de nous. A défaut de te voir naître, néanmoins, nous apprendrons à te connaître. Tu existes et nous t’aimons.

Etienne Lallement – 13 décembre 2016

désormais ce « petit garçon » possède un nom : « LUCAS »